Toute la nuit il y avait pensé. Bien que rêveur, il ne croyait pas trop au surnaturel, mais il ne rêvait pas : cela dépassait toute logique. Il n'avait de cesse de répéter les faits : un papillon de nuit qui vit 6 semaines dans une même pièce, une pièce à l'atmosphère étrange, le papillon se meurt en dehors de la pièce et retrouve sa vitalité dans la pièce... Et lui dans tout ça ? Et si la pièce était faite d'une matière ayant de telles vertus ? Après tout, il y avait bien des matières comme l'amiante qui pouvait affecter votre santé, pourquoi pas l'inverse ?
Matthias avait travaillé dans les docks pendant quelques années, et il avait été fortement exposé à l'amiante, ce qui avait affecté ses capacités respiratoires. Il était suivi, les médecins lui faisaient faire des radios pour surveiller son état, mais celui-ci avait empiré de manière inquiétante. Il trouva assez ironique le contraste de ces deux expositions, mais plus que tout, il était intrigué, intrigué et frustré de ne pas savoir. Il voulait en être sûr, mais pour cela, il avait besoin de patience, de beaucoup de patience.
La première idée qui lui vint fut de commencer un journal. Oui mais comment ? Ecrire des faits, noter l'évolution, ou bien témoigner ?
Une fois levé de son lit, il se mit à chercher un vieux cahier, ce cahier bleu qu'il avait acheté pour écrire des notes sur ce qu'il ressentait, former des phrases sur ce qu'il ne pouvait matérialiser. Mais très vite, il avait abandonné cette résolution. En fait, il abandonnait toujours ce qu'il avait commencé, il n'avait jamais la patience de finir ses entreprises. Bien qu'il le regrettait souvent, son cerveau trouvait toujours une nouvelle obstination, un nouveau projet avant même que l'ancien ne puisse prendre forme.
Il trouva le cahier bleu dans un des tiroirs de la salle à manger, il l'ouvrit, sourit en relisant la première page qu'il avait écrite - et qui fut d'ailleurs la seule - et l'arracha. Bien qu'il regrettait encore ce projet abandonné, il éprouvait aussi l'excitation du nouveau : ''cette fois, c'est pour de bon !" se dit-il à voix haute, comme pour se convaincre. Il prit le stylo, en mordillait le bout, et se mit à penser. Par quoi allait-il commencer ? Il se leva pour mettre un disque. Le lecteur joua un morceau des Beatles : "I am the Walrus". Il se rassit, tout en chantonnant l'air de la chanson. Une idée lui vint, il avait une bonne idée pour le titre : "De l'autre côté de la porte". Il sourit à cette idée, et satisfait il se mit à répéter les paroles : "I am he as you are he as you are me and we are all together". Puis, il trouva que c'était une bonne idée de l'écrire en italique pour commencer son récit. Très vite, il ne trouva plus quoi écrire. En fait, l'expérience était plutôt courte, mais il voulait écrire. Il ressentait déjà l'agacement de l'attente, alors il ferma le cahier et se rendit dans la fameuse pièce. Il fut content de trouver le papillon aussi vif qu'il l'avait laissé la veille, posa le cahier sur la table et s'assit.
Quand il émergea de ses pensées, il n'était pas loin de quatre heures de l'après-midi. Il savait qu'il avait quelque chose à faire, mais ne se souvint plus quoi. Il se leva et sortit de la pièce, marcha jusqu'à la cuisine pour se faire un café, quand il se souvint qu'il avait rendez-vous à l'hôpital pour une radio. Il grimaça à l'idée de sortir, il détestait ça : prendre le bus, se mêler à tous ces gens, tous ces regards. Mais il n'avait pas le choix, il fallait bien sortir de temps en temps, le moins possible bien sûr.
Trois mois s'étaient écoulés depuis cette visite, et aujourd'hui il revenait de la suivante, tenant ses résultats de radio à la main. Rien n'avait changé dans l'appartement, le papillon était toujours en vie, la pièce regorgeait toujours de son atmosphère paisible et mystérieuse. Mais une chose avait changé.
Matthias se précipita dans la pièce, renversa quelques livres de la table, et saisit le cahier bleu pour noter ceci : "15 octobre : radio : amiante disparue, médecins stupéfaits ! quelque chose de grand se produit, sentiments d'être un surhomme".
Il écrivait encore plus vite qu'il ne pensait, encore sous le choc de cette nouvelle. Comment pourrait-il douter à présent que cette pièce avait quelque chose de magique ?! Ce n'était pas la caverne d'Ali Baba, non, c'était bien mieux que cela ! La pièce renfermait ce que l'humanité avait toujours désiré depuis la nuit des temps : l'immortalité ! Il frissona à cette idée. Qui d'autres que Dieu était immortel ? Cela faisait de lui un Dieu ? Non ! Cela faisait de lui Dieu en personne... Il allait contourner toutes les lois de la vie et de la mort, il allait être l'unique immortel de ce monde.
Très vite, les années passèrent. Les évènements qui se tenaient dans le monde extérieur ne l'intéressaient guère. Il passait toutes ses journées enfermé dans cette pièce. Très souvent il oubliait de faire ses courses, de manger ou n'importe quelles tâches dont le commun des mortels s'abaissaient. En réalité, très vite, il n'avait plus de besoins, son corps n'avait plus besoin de ressources extérieures pour survivre. Cela économisait un temps précieux. Quelques fois, il était interrompu par des coups de téléphone, ou des visites qu'il écourtait rapidement prétextant qu'il était débordé de travail. En fait, il ne donnait plus de nouvelles à sa famille, ou au peu de gens qui avaient eu la patience de supporter son caractère asocial et distant. "Au fond, c'est un type bien" disait souvent son ex-femme. "Un type bien qui ne vient jamais voir ses enfants ! Un type bien qui ne donne jamais de nouvelles à ses propres parents !" rouspétait son père.
Matthias passait ses journées et ses nuits à lire, encore et encore. Il écrivait aussi, de tout : son expérience, ses pensées, ses projets (qu'il multipliait à mesure qu'il se rendait compte qu'il allait vivre pour toujours). Parfois il riait, seul. Se parlait à lui-même. Il donnait l'impression d'un vieux fou. Un vieux fou oui, personne n’en douterait en voyant toutes les notes collées au mur et éparpillées sur la table. Ou encore les séries de mots et de phrases qui ornaient les murs de la pièce. Non pas que Matthias devenait fou, mais il avait compris qu’il avait un prix à payer en échange de l’immortalité qu’il avait acquis.
« Sors de la pièce ! » lit-il sur un morceau de papier mis en évidence sur la table. Il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, mais il s’exécuta.
« Oh, je vois… Je ferais mieux de le noter » se dit-il tout bas.
Il prit un papier de sa poche, et sortit un stylo de l’autre pour noter ceci : « La pièce m’offre l’immortalité, mais en échange, elle me prend ma mémoire. Je retrouve la mémoire quand je sors de la pièce ». Après tout, se disait-il, il n’y avait aucun problème si il retrouvait la mémoire en sortant de la pièce. En fait, perdre certains de ses souvenirs lui était favorable. Toutes ces années qu’il avait perdu à penser à son ex-femme, jamais il n’a pu l’oublier, jamais il n’a pu lui pardonner. A présent, cela n’avait plus d’importance, ce qu’il avait oublié, c’est qu’il avait oublié qu’il avait été jadis marié et qu’il avait eu des enfants.
Plusieurs décennies passèrent. Assez longtemps pour que son fils cadet rende son dernier souffle. L’appartement était délabré, poussiéreux et abandonné depuis longtemps. Seule la pièce où Matthias passait son temps demeurait propre. Il était toujours assis au même endroit, répétait des gestes qu’il avait fait pendant toutes ces années, excepté qu’il ne savait pas pourquoi il les exécutait. Lire des lettres, écrire des lettres ne formant aucun mots, ni phrases. Il n’était plus qu’un zombie, un corps plein de vie sans aucun but, ni souvenir qu’il était en vie. Le papillon était toujours là, tournait toujours autour de l’ampoule allumée, une ampoule qui avait éclairé la pièce pendant toutes ces années et qui ne semblait pas s’en lasser, tout comme le papillon ne s’en lassait jamais. Sous la table, se tenait la note « Sors de la pièce ! ». Cela faisait une dizaine d’années maintenant qu’il l’avait perdue, et qu’il n’était plus sorti de la pièce. Mais aujourd’hui quelque chose l’effraya, quelque chose qu’il avait oublié.
« Bon sang ! Il y a des rats partout dans l’immeuble !
- Qu’est-ce que ça peut faire ? De toute façon, il va être rasé la semaine prochaine. »
Les voix venaient de derrière la porte. Des rires se firent entendre, puis un bruit sourd.
Il entendait des pas se rapprocher, puis soudain, la poignée de la porte se tourna.
« Il y en a encore un ici !
- Il y a que ça, des rats !
- Non non… Un SDF !
- Oui… Ca ou les rats… »
Un homme trapu s’approcha de Matthias qui n’avait pas bougé, il parla doucement mais Matthias ne put distinguer que les sons, il avait oublié toute notion de communication bien qu’il essaya de dire quelque chose, seul un grognement sortit de sa gorge. L’homme le saisit par le bras, et l’accompagna dehors. Matthias n’avait pas vu la lumière du soleil depuis tant d’années, il se protégea instinctivement les yeux avec son avant-bras. Des souvenirs se bousculaient dans sa tête, mais tout était confus. Il avait passé tellement de temps dans la pièce, que la perte de sa mémoire était devenue irréversible. Il se mit à marcher, sans trop savoir pourquoi, mais il savait que ce geste était familier bien qu’il n’avait pas marché depuis longtemps. Ses jambes étaient engourdies, mais très vite elles retrouvèrent leurs fonctions. Il marcha donc sans jamais s’arrêter. Des jours, des semaines, des mois et des années. Il suivait la lumière du soleil, semblant être attiré par celle-ci comme un papillon de nuit est attiré par la lumière du réverbère. Personne ne sembla jamais choqué par sa démarche lente, les gens ne le regardaient même pas. Les villes et même les pays défilaient sous ses pieds.
Un jour, alors qu’il passait dans une rue ensoleillée, une petite fille vint à lui. Elle lui tendit la main, il regarda instinctivement la main, puis continua son chemin. La fillette le suivit, et lui saisit la main pour le saluer, se présenta dans une langue étrangère, et remarqua un « M » tatoué sur le dos de sa main. Perplexe, elle regarda quelques secondes cette lettre tatouée, et tenta plusieurs noms commençant par la lettre « M ». Quand elle vint à citer le prénom de Matthias, une lueur d’humanité traversa son esprit, mais ne dura que quelques secondes, avant qu’il ne continua son chemin. La petite fille le regarda s’éloigner. Elle sortit de sa poche un porte-feuille, celui de Matthias, qu’elle avait habilement volé tandis qu’elle se présentait à lui. Elle l’ouvrit, mais fut déçue de n’y trouver ni argent, ni pièce d’identité. Seulement, un morceau de papier qu’elle déplia pour y lire « Vivant à jamais, sans jamais plus connaître la vie ». La petite fille qui ne savait lire que dans sa langue maternelle haussa les épaules en regardant la note, puis l’individu s’éloignant, jeta le papier et se dirigea vers un touriste qu’elle venait de repérer.
(Sans) FIN
